Les dinosaures d"Emosson, la fin d'un mythe

Les dinosaures d’Emosson, la fin d’un mythe

Dans le vallon du Vieux Emosson (coordonnées : 46°02’56 N, 6°53’04 E, 2400 – 2410 m d’altitude), Georges Bronner, un spécialiste des socles africains de l’université de Marseille se promène le 23 août 1976 dans le vallon avec des collègues géologues. Il y découvre un gisement paléontologique remarquable qui présente un grand nombre d’empreintes de pieds de reptiles triasiques relativement bien conservées (environ 800 sur 350 m2). Cette année-là, une partie de la dalle avait été mise à jour (pour la première fois ?) car la canicule et la sécheresse avaient entraîné la fonte partielle du névé qui recouvrait en permanence le fond du vallon, comme en témoignent les cartes topographiques des années 1970.

L’étude est confiée en 1979 aux deux scientifiques Georges Demathieu et Marc Weidmann, respectivement de l’université de Dijon et du Muséum de Lausanne. Ils identifient neuf types d’empreintes, soit neuf espèces animales distinctes susceptibles d’avoir laissé ces traces. Selon cette première étude, les auteurs des pas sont des dinosaures primitifs et d’autres reptiles.

Et à partir de cette date, les visiteurs affluent pour découvrir les traces de dinosaures d’Emosson. Des visites et des animations sur le site sont organisées grâce à une collaboration entre la commune de Finhaut, les habitants de Finhaut et notamment Nicolas et Myriam Vouilloz de la cabane du Vieux Emosson et le Muséum d’histoire naturelle de Genève (Danielle Decrouez, alors conservateur du département de géologie et paléontologie de cette institution, met en place des animations de 3 semaines en août dans les années 1990).

En 2008, le paléontologue italien Marco Anvanzini du Musée des sciences de Trente (Italie) découvre des traces fossiles sur un bloc éboulé dans le vallon. Un indice qui avait échappé à de nombreux visiteurs du site, y compris des géologues et paléontologues !

L’étude de cette piste par M. Avanzini et L. Cavin montre qu’elle a été formée par un animal (Isochirotherium) qui vivait avant que les dinosaures ne soient apparus. Cette déduction repose sur le fait que les traces de pied montrent l’empreinte d’un talon alors que les dinosaures étaient tous digitigrades, c’est-à-dire qu’ils marchaient sur la pointe des pieds. Elle remet en question l’interprétation de Demathieu et Weidmann. Une interprétation qui avait été faite avec les connaissances de l’époque sur les traces fossiles et le matériel (uniquement les traces sur la dalle) dont ils disposaient. D’ailleurs les scientifiques avaient exprimé une certaine prudence quant à leurs conclusions.

Les reptiles d’Emosson n’étaient donc pas des dinosaures mais des reptiles plus anciens. Et les roches sur lesquelles ils ont laissé des traces prennent un coup de vieux ! Elles passent de -230 à – 240 millions d’années.

Depuis la découverte de 1976, des personnes qui fréquentent ce secteur signalaient des traces en de nombreux endroits. De nouvelles études sont alors entreprises par le Muséum de Bâle et le Muséum de Genève dès les années 2010 et 19 sites à empreintes de pas sont recensés à ce jour. 

Le site du Vieux Emosson a été protégé par arrêté du Conseil d’Etat du Canton du Valais en date du 9 novembre 1983, puis reconnu par l’Académie suisse des sciences naturelles comme géotope d’importance nationale en 1996. « Les géotopes sont des portions de la géosphère délimitées dans l’espace et d’une importance géologique, géomorphologique ou géoécologique particulière. Ils sont des témoins importants de l’histoire de la Terre et donnent un aperçu sur l’évolution du paysage et du climat. »

Le site du Vieux-Emosson se singularise non seulement par la dalle avec les traces de reptiles mais aussi par le paysage grandiose qui l’entoure et par la richesse des informations qu’il apporte sur la formation des Alpes. Et même si les animaux qui y vivaient il y a environ 240 millions d’années n’étaient pas des dinosaures, il fait toujours rêver.

Le bloc avec la piste découverte par Marco Avanzini en 2008 se trouve au Musée d’histoire naturelle de Sion.

Les fossiles d’Emosson sont des ichnofossiles

La paléontologie étudie les restes des animaux et végétaux ayant vécu autrefois et conservés dans les roches. Ils sont décrits, comparés, classés et nommés (nom de genre et d'espèce, appartenance à une classe, un embranchement...). Mais les paléontologues décrivent aussi des fossiles particuliers : les ichnofossiles, c'est-à-dire des traces d'activités de ces organismes (traces de pas, pistes, terriers...). Ces traces étant généralement observées en l'absence de leur auteur (terrier vide, trace de pas, piste de déplacement ou de prédation...), elles sont décrites indépendamment de celui-ci. Comme pour les fossiles "classiques", les ichnofossiles sont décrits, comparés, classés et nommés. Malheureusement – et c’est le cas à Emosson - il est rare de découvrir sur un site d’ichnofossiles les fossiles de leurs auteurs, comme, par exemple, un animal au bout de sa piste ou dans son terrier. Les auteurs des traces sont alors déduits ou supposés par comparaison avec les traces laissées par des fossiles découverts dans d’autres sites de la même époque.

Pour en savoir plus

Avanzini, M.et  Cavin, L. 2009. A new  Isochirotherium  trackway from the Triassic of Vieux Emosson, SW Switzerland: stratigraphic implications.  Swiss J. Geosci.  102, 353–361. doi: 10.1007/s00015-009-1322-4

Cavin, L., Avanzini, M., Bernardi, M., Piuz, A., Proz, P.-A., Meister, C., et al. 2012. New vertebrate trackways from the autochthonous cover of the aiguilles rouges massif and reevaluation of the dinosaur record in the Valais, SW Switzerland.  Swiss J. Palaeontol.  131, 317–324. doi: 10.1007/s13358-012-0040-0

Demathieu, G. R. et Weidmann, M. 1982. Les empreintes de pas de reptiles dans le Trias du Vieux Emosson (Finhaut, Valais, Suisse).  Eclogae Geologicae Helvetiae 75, 721–757.

https://museumlab-geneve.ch/2020/02/11/petite-histoire-des-empreintes-fossiles-du-trias-valaisan/

 

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